Ars Scribendi

Hyle-silva (et alentour). Problèmes de traduction entre rhétorique et métaphore

 

Ermanno Malaspina

 

 

 

Je remercie du fond du cœur Christian Nicolas et Bruno Bureau pour avoir relu et corrigé le texte français de mon article.

 

 

Le champ sémantique de bois-forêt dans les langues indo-européennes est un des plus complexes et mystérieux à notre connaissance, dépourvu qu’il est d’une délimitation exacte de signifié entre les termes qui en font partie. Cela est bien connu depuis un siècle surtout à propos des noms de chaque essence, grâce au malencontreux « argument du hêtre ». La situation n’est pourtant différente pour ce qui regarde l’hyperonyme du champ sémantique, à savoir le terme – ou bien les termes – pour « forêt » : s’il a existé une racine indo-européenne pour « arbre », il n’en a existé aucune pour « forêt », car il semble que tous les peuples indo-européens aient eu recours à des racines particulières, issues de champs sémantiques adjacents, de termes hyponymes ou enfin du substrat pré-indo-européen – ce qui s’est passé, semble-t-il, avec le latin et le grec. Les langues indo-européennes modernes, soit néo-latines ou germaniques, en portent encore la marque dans les différentes segmentations du continuum de signifié qui part de la matière des arbres pour arriver à l’ensemble des arbres, en d’autres termes de legno à bosco, de Holz à Wald, de bois à forêt, mais j’aurais pu dire aussi « de wood à wood » ou, mieux encore, dans un milieu francophone, « de bois... à bois » !

Cela aussi est bien connu[1] et tous les savants connaissent la double traduction latine du terme ὕλη, notamment materia quand il s’agit de « matière des arbres » et silva quand il s’agit de « ensemble d’arbres » : toutes les données sont disponibles dans les dictionnaires et je ne veux pas ennuyer en répétant maintenant une differentia verborum déjà canonisée dans le corpus glossariorum[2].

Dans ce cadre général, ainsi défini et apparemment clair, l’argument de mon exposé se borne aux témoignages qui contredisent ces rapports de traduction ὕλη-materia-silva et qui produisent quelques intéressants courts-circuits entre les trois termes. Nous verrons que parfois silva envahit le domaine de materia et que cela se passe pour deux raisons différentes, qui, à leur tour, nous aident à comprendre mieux la distance profonde qui réside entre ὕλη en grec et silva en latin.

Les deux éléments qui bouleversent le rapport de traduction sont l’étymologie et la métaphore. Voyons le premier. Bien qu’une notice isolée d’Isidore de Séville joigne silva à ξύλον[Isid.Et.17,6,3s.][3], la doctrine étymologique des anciens voyait d’ordinaire silva comme doublet latin de ὕλη : cela signifie que le rapport ὕλη-silva, à différence de ὕλη-materia, n’était pas seulement un parallèle dans l’usage pratique de deux termes dans deux langues apparentés ; il dévoilait, de surcroît, l’identité intime des deux termes, une identité phonétique, bien sûr, mais donc sémantique aussi et quasi philosophique, du point de vue de l’étymologie stoïcienne favorisée par les Anciens.

Le côté de l’identité phonétique est attesté par l’épitomé de Festus au De verborum significatu de Verrius Flaccus([Fest.370,20s.L.s.v.suppum]) :

Suppum antiqui dicebant quem nunc supinum dicimus ex Graeco, videlicet pro adspiratione ponentes <S> litteram ; ut cum idem ὕλας dicunt et nos silvas ; item ἕξ sex et ἑπτά septem.

Les anciens appelaient suppum ce que nous disons supinum, venant du grec, sans doute en plaçant la lettre « s » à la place de l’aspiration ; de la même façon, ils disent ὕλας et nous silvas ; encore, ils disent ἕξ pour sex et ἑπτά pour septem.

Il s’agit, je le dis en passant, de l’étymologie commune de silva-ὕλη qui a joui d’un crédit particulier jusqu’au debout du XXe siècle et qui a produit une grande quantité – une forêt –de racines hypothétiques pour les deux termes – et pour ξύλον aussi –, toutes racines fichées par les vocabulaires de A. Walde-Hofmann ou de É. Boisacq[4].

Pour passer du niveau phonétique de départ au sémantique il faut avoir recours à d’autres sources : dans des passages où le rapport, disons, opératif ὕλη-materia est au premier plan, Saint Augustin, Macrobe et Servius témoignent, à y bien regarder, de l’existence d’une liaison plus profonde et véridique ὕλη-silva[Aug.C.Felicem18] :

Hylen dico quandam penitus informem et sine qualitate materiem, unde istae quas sentimus qualitates formantur [...] hinc enim et silva graece ὕλη dicitur, quod operantibus apta sit, non ut aliquid ipsa faciat, sed unde aliquid fiat.

J’appelle hyle une matière, pour ainsi dire, tout à fait informe et sans qualités, d’où se forment ces qualités dont nous avons la perception [...] C’est pourquoi, en effet, silva est nommée ὕλη en grec, car elle est appropriée pour ceux qui font des activités, pas dans le but de faire elle-même n’importe quoi, mais afin que quelque chose soit fait à partir d’elle.

Macrobe[5][Macr.Sat.1,22,3] :

Hunc deum [scil.Panem] Arcades colunt appellantes τὸν τῆς ὕλης κύριον, non silvarum dominum, sed universae substantiae materialis dominatorem significari volentes.

Les Arcadiens vénèrent ce dieu [Pan] en l’appelant « le seigneur de la hyle » : avec cela, ils ne veulent pas comprendre le « seigneur des forêts », mais le dominateur de toute la substance matérielle.

Servius[Serv.Aen.8,601] :

Arvorum pecorisque deo publica caerimoniarum opinio hoc habet, pecorum et agrorum deum esse Silvanum. Prudentiores tamen dicunt esse eum ὑλικὸν θεὸν, hoc est deum ὕλης. Ὕλη autem est faex omnium elementorum, id est ignis sordidior et aer, item aqua et terra sordidior, unde cuncta procreantur : quam ὕλην Latini materiam appellaverunt ; nec incongrue, cum materiae silvarum sint. Ergo quod Graeci a toto, hoc Latini a parte dixerunt.

Au dieu des champs et des troupeaux selon l’avis général sur les cérémonies, le dieu des troupeaux et des champs serait Silvanus. Toutefois, les plus sages disent qu’il s’agit du ὑλικὸς θεὸς, c’est-à-dire du dieu de la ὕλη. Ὕλη est la lie de tous les éléments, à savoir comme le feu et l’air, mais plus impur, pareillement comme l’eau et la terre, mais plus impure ; c’est de cela que tout est procrée : les Latins définissent cette ὕλη materia ; sans inconséquences, car la materia vient des forêts. Donc, ce que les Grecs ont nommé avec un terme général, les Latins le nomment d’une partie.

À noter tout d’abord dans ce dernier passage l’opposition publica caerimoniarum opinio vs. rudentiores : ceux qui proposent ὑλικός sont le groupe limité des savants, qui reconnaissent dans les vers de Virgile les allusions à la théologie mystique et néo-platonicienne, tandis que la multitude des naïfs identifie tout simplement Silvanus avec le dieu des troupeaux et des champs. Cette découverte de valeurs mystérieuses n’est pourtant, en effet, rien d’autre qu’une traduction savante et « étymologique » : et nous voilà au deuxième aspect à noter dans ce passage : l’entier (a toto) n’est que ὕλη en tant que « forêt » et la part (a parte) n’est que materia en tant que « bois de construction » : le terme grec, même quand il est utilisé dans le sens de materia, ne perd pas, selon Servius, les liens avec le signifié originel de « forêt » et donc avec silva.

Le saut est très court pour éliminer enfin le tertium comparationis de materia et pour présenter le rapport philosophique ὕλη-silva sans intermédiaire : nous le voyons très bien chez Servius toujours[Serv.Aen.1,314][6], mais plus encore dans le commentaire au Timée platonicien de Calcidius, le texte qui canonise silva dans le sens philosophique de « matière ». Je ne veux pas m’étendre en suivant le cours de cet usage dans son commentaire et dans la philosophie médiévale, débitrice de Calcidius pour la connaissance de la physique et de la cosmologie platoniciennes. Un excursus de cette sorte n’aurait adjoint, d’autre part, rien au parcours sémantique que nous avons suivi jusqu’à présent[7].

Tous les exemples que nous avons vus sont issus d’écrivains de la latinité tardive : ainsi pourrait-on objecter que la contradiction entre les rapports « naturels » de traduction ὕλη-materia « matière » et ὕλη-silva « forêt » que ces passages provoquent se vérifie seulement chez eux, à l’intérieur du vocabulaire philosophique et des étymologies savantes : donc un bref épisode curieux dans l’histoire de la langue, rien de plus. Il est certainement vrai que l’usage « étymologique » de silva comme « matière » au sens philosophique se retrouve seulement chez Macrobe, Servius, Augustin, Calcidius et dans peu d’autres textes tardifs. Pourtant, ce serait une faute de minimiser ces témoignages et de les liquider comme effet seulement de la décadence linguistique de la latinité tardive – à supposer d’ailleurs qu’une telle décadence existe. Tout au contraire, ils sont un indice des difficultés intrinsèques dans la traduction de ὕλη en latin. Pour comprendre ces difficultés, il faut maintenant changer de perspective, retourner en arrière dans le temps et s’adresser au deuxième des deux éléments qui, comme on l’avait dit, bouleversent le rapport de traduction de ὕλη en latin. Après l’étymologie, il s’agit de la métaphore. Nous, les néo-latins, nous avons désormais l’habitude de la métaphore de « forêt » dans le sens de « grande quantité », « confuse multitude », enracinée dans les langues modernes, où elle provient de silva. Il nous peut donc sembler incroyable que le grec n’ait jamais eu recours à un usage semblable et si « naturel » avec ὕλη ; pourtant ce terme ne signifie jamais « grande quantité » chez les écrivains de l’Orient grec.

Pourquoi cela ? Essayons de présenter une réponse collationnant le développement sémantique de silva, materia et ὕλη. Silva est un terme qu’on peut démontrer toujours fortement lié au signifié de départ de « forêt », même quand il paraît dans le sens métaphorique de « jardin », « parc », « arbre », « ramure », « grande quantité », « titre d’œuvres littéraires », etc. Au contraire, le terme grec, tout comme materia, suit une évolution selon les catachrèses suivantes[8], qui lui permettent d’être utilisé avec des nouveaux signifiés sans aucun rapport avec la valeur de départ : forêt > bois de construction > matière de construction > matière philosophique > argument de la rhétorique. Cette différence entre silva d’un côté, materia et ὕλη de l’autre, a deux conséquences : la première conséquence est que ὕλη – comme materia –ne peut pas tolérer un usage métaphorique (« grande quantité ») à côté de ceux « naturels » par catachrèse, car cela aurait engendré trop d’ambiguïté dans les usages courants. La seconde est que silva procède soit par métaphore, le développement naturel et courant (forêt > arbre > ramure > grande quantité), soit par métalepse, la contrainte étymologique qui pousse le terme à envahir le champ de materia et à attribuer à soi-même des valeurs de ὕλη dont la traduction latine naturelle et courante aurait été avec materia, non silva[9].

Cela se passe, on l’a vu, dans le vocabulaire philosophique du latin tardif, mais aussi dans le vocabulaire – surtout rhétorique – du latin classique et même archaïque : la démarche est moins éclatante que celle de silva = « matière philosophique » et elle fait beaucoup moins violence à l’usage naturel du latin. Pourtant, c’est là que nous voyons le véritable court-circuit sémantique, car la ligne par métaphore (silva = « grande quantité ») et celle par métalepse (silva = « matière ») s’entremêlent et se confondent d’une façon à mon avis unique et stimulante. C’est là, en d’autres termes, que nous voyons les difficultés du travail de traduction de ὕλη en latin.

Cet usage de silva n’a rien à quoi faire avec le sens de « matière philosophique » de ὕλη, mais avec celui de « matière », « argument », « sujet » dans le vocabulaire métalittéraire, une valeur du mot grec qui naît grâce à Aristote[Ar.Met.1061b][Ar.E.N.1094b], en même temps que la valeur philosophique.

 

Dans le Miles gloriosus le jeune Pleusiclès répond à l’esclave Palestrion, qui a peur que sa tromperie au miles puisse rencontrer un échec[Plaut.Mil.1154-1157] :

Domi esse ad eam rem video silvai satis : / mulieres tres ; quartus tute’s, quintus ego, sextus senex. / Quod apud nos fallaciarum sex situmst, certo scio, / oppidum quodvis videtur posse expugnari dolis.

Sur ce chapitre, la matière ne nous manque pas, à ce que je vois : trois femmes, toi qui fais le quatrième, moi en cinquième lieu, et sixièmement le vieillard. (Traduction CUF)

Il est très difficile d’attribuer à silva ici l’un de ses signifiés communs. Le terme, certes choisi à cause d’une motivation formelle et phonétique – l’allitération roulante de s- dans les quatre mots à la fin des vers 1154-1155 –, a un sens seulement avec la valeur de « bois », de « matière de construction ». Il s’agit donc d’une métalepse dans notre champ sémantique, juste au commencement de la littérature latine ! Il est pourtant difficile de croire que tout le public des théâtres romains du III-IIe siècle avant Jésus-Christ connaissait assez bien l’étymologie savante de silva pour saisir complètement le calembour avec ὕλη[10] : la plupart d’entre eux n’était pas comme les prudentiores dont nous a parlé Servius. Mais le calembour est compréhensible aussi, bien qu’à un niveau plus simple, sans arrière-pensées étymologiques, en restant dans le domaine du latin, notamment en jouant entre silva et materia. Le lien, tout intérieur à la langue latine, va s’instituer entre « bois de construction »-materia et « bois-forêt »-silva, un lien plus intuitif que logique dans ce champ sémantique. De surcroît, même l’interprétation métaphorique – et intuitive elle aussi – de silva en tant que « grande quantité », « confuse multitude », aurait joué son rôle dans ce petit court-circuit sémantique, comme nous l’avons appelé : silvai satis, en conclusion, compris en tant que ὕλης satis par les savants, aurait sonné materiae satis et copiae satis aux oreilles de la plupart des spectateurs de Plaute.

 

Chez Cicéron maître de rhétorique, silva paraît sept fois dans ce sens particulier, à l’intérieur de trois traités oratoires (De inventione, De oratore et Orator). On peut dire que l’usage de Cicéron est cohérent et qu’il reproduit grosso modo celui de Plaute, dans le contexte métalinguistique de ὕλη-materia en tant qu’« argument », « sujet » : il s’agit encore une fois d’une métalepse étymologique entremêlée à l’usage métaphorique naturel.

Dans le passage le plus ancien, Cicéron parle de la confirmatio[Cic.Inv.1,34] :

Huius partis certa sunt praecepta quae in singula causarum genera dividentur. Verumtamen non incommodum videtur quandam silvam atque materiam universam ante permixtim et confuse exponere omnium argumentationum, post autem tradere quemadmodum unum quodque causae genus, hinc omnibus argumentandi rationibus tractis, confirmari oporteat.

Pour cette partie il y a des préceptes précis qui seront classés d’après les genres de cause. Cependant il ne me semble pas inapproprié d’exposer globalement d’abord, pêle-mêle et sans ordre, la source et la matière première, si je puisdire,detoutescesargumentations,puis de montrer comment il faut tirer de cet arsenal tous les types de raisonnement pour étayer chaque genre de cause. (Traduction CUF)

Avant de passer à un examen analytique, dit-il, il vaut mieux présenter l’argument tout ensemble et sans trop d’éclaircissements. On peut se demander si, dans le syntagme quandam silvam atque materiam, c’est silva qui attire materia dans son rayon de signifié ou bien si c’est le contraire qui se passe. Les commentateurs – de ce passage comme des autres chez Cicéron – ont donné deux réponses différentes, en insistant les uns sur le lien étymologique par métalepse avec ὕλη et les autres sur les valeurs métaphoriques de « forêt »[11]. Quant à moi, je crois qu’il s’agit d’un faux problème. Dans ce cas – et l’usage de quandam le témoigne clairement –, Cicéron est en train de forger le vocabulaire de l’abstraction rhétorique des Romains : il travaille avec les mots, il les plie et les tire selon les nécessités de son propos. Il s’agit ici certainement d’un « sujet », d’une « matière », et donc la métalepse savante est incontestable. Mais silva ici n’est pas seulement un doublet inutile, une variation cultivée sur le thème grec de materia. Le terme latin conserve en partie ses signifiés naturels, car la métalepse n’exclut pas, à son tour, la présence simultanée d’une connotation métaphorique – sinon d’une véritable dénotation – de confusion, de « grande quantité », de « grand amas » (universam... permixtim et confuse).

Quand, une trentaine d’années plus tard, Cicéron a de nouveau recours à silva en tant que terme du vocabulaire de la rhétorique, il ne s’agit plus d’une « première fois », ni pour lui ni pour ses lecteurs : par conséquent, son usage du terme est plus libre, il n’a plus besoin ni du doublet de materia ni de particules comme quidam ou quasi. Dans le De oratore, silva se réfère aux quaestiones infinitae[Cic.Deor.2,65] :

Atque in hoc genere illa quoque est infinita silva, quod oratori plerique, ut etiam Crassus ostendit [1, 118 s.], duo genera ad dicendum dederunt : unum de certa definitaque causa [...] ; alterum, quod appellant omnes fere scriptores, explicat nemo, infinitam generis sine tempore et sine persona quaestionem.

Mais la matière que j’ai dite est encore vaste, infinie, quand on établit avec la plupart des rhéteurs, comme l’a montré Crassus, deux divisions de l’art oratoire. L’une renferme les questions positives, spéciales et déterminées [...] ; l’autre, que presque tous les auteurs mentionnent, mais n’explique aucun d’eux, a pour objet les questions générales, sans détermination ni de personnes ni de temps. (Traduction CUF)

Une matière (métalepse de ὕλη), sans doute, mais infinita et dépourvue de règles (explicat nemo), donc une « forêt » aussi (usage métaphorique). De plus, dans le troisième livre du traité, Cicéron forge le syntagme silva rerum, « la grande quantité, la forêt des arguments », dans lequel la valeur métaphorique est plus évidente et la métalepse reste totalement en arrière-plan[Cic.Deor.3,93] :

Verborum eligendorum et conlocandorum et concludendorum facilis est ratio vel sine ratione ipsa exercitatio ; rerum est silva magna quam, cum Graeci iam non tenerent ob eamque causam iuventus nostra dedisceret paene discendo, etiam Latini, si dis placet, hoc biennio magistri dicendi exstiterunt.

Pour le choix des mots, leur place dans la phrase et leur arrangement en périodes, il est facile de donner des règles, ou même, sans règles, tout simplement de s’exercer. Quant aux choses, le fond en est infini. Il manquait déjà aux Grecs ; aussi notre jeunesse désapprenait-elle, pour ainsi dire, en allant apprendre. Mais, les dieux me pardonnent ! Il y a deux ans, voici que des Latins ont apparu comme professeurs d’éloquence. (Traduction CUF)

Toujours dans le troisième livre, silva est encore lié à un mot au génitif pluriel, vitia, mais ici la métalepse est à nouveau bien active, toujours à côté du signifié métaphorique[Cic.Deor.3,118] :

Quae vero referuntur ad agendum, aut in officii disceptatione versantur, quo in genere quid rectum faciendumque sit quaeritur, cui loco omnis virtutum et vitiorum est silva subiecta, aut in animorum aliqua permotione aut gignenda aut sedanda tollendave tractantur. Huic generi subiectae sunt cohortationes, obiurgationes, consolationes, miserationes omnisque ad omnem animi motum et impulsio et, si ita res feret, mitigatio.

Dans celles qui se rapportent à la pratique, la discussion roule sur le devoir ; l’on se demande alors ce qui est bien et ce qu’il faut faire, enquête appuyée sur la liste entière des vertus et des vices, ou bien il s’agit de quelque passion à soulever au fond des cœurs, à calmer, à éteindre : ce genre comprend l’exhortation, le blâme, la consolation, la plainte pathétique, enfin tout ce qui est capable d’exciter toutes les émotions de l’âme, et, le cas échéant, de les apaiser. (Traduction CUF)

Enfin, dans le Orator, Cicéron retourne à l’usage d’une particule (quasi), mais parce que silva paraît douée d’une valeur beaucoup plus étendue que dans le De inventione ou le De oratore[Cic.Orat.12][12] :

Omnis enim ubertas et quasi silva dicendi ducta ab illis [i.e. Academicis] est nec satis tamen instructa ad forensis causas.

Car ce qui fait toute l’abondance de la parole et comme la forêt où elle se fournit dérive d’eux, sans qu’elle soit pour autant suffisamment équipée pour les causes du forum. (Traduction CUF)

Il s’agit ici de l’entière ὕλη τῆς ῥητορικῆς (métalepse) et parallèlement de la « forêt » de la rhétorique, dans le sens métaphorique d’« abondance », « richesse ». C’est la présence d’ubertas à côté de silva que nous assure de cela.

 

Pour terminer cette promenade dans notre forêt, arrêtons-nous un moment sur le dernier développement des usages métaphoriques de silva, à savoir comme titre d’une œuvre littéraire, que nous connaissons bien des Silvae de Stace. Existe-t-il là aussi le court-circuit entre métalepse et métaphore ? Autrement dit, le titre renvoie seulement aux « forêts » (= « confusion », « grande quantité », « spontanéité », « improvisation ») ou bien à la matière-ὕλη aussi ? Cette fois, je crois que la réponse doit être négative et que Silvae comme titre naît à l’intérieur du développement sémantique du terme latin, sans rapport avec ὕλη, bien que la question ait été très discuté par les savants. Les limites de la métalepse coïncident à mon avis avec le nombre grammatical : l’emploi de ὕλη étant fortement réduit au pluriel – surtout avec le signifié de « matière », philosophique et/ou rhétorique –, je crois que les usages métaphoriques de silva au pluriel font partie d’une ligne de développement tout à fait naturel et « latin ». Mais pour mieux comprendre cela, nous aurions à nous perdre une autre fois dans notre forêt.



[1] Je me permets de renvoyer à E. Malaspina, « Nemus sacrum ? Il ruolo di nemus nel campo semantico del bosco sino a Virgilio : osservazioni di lessico e di etimologia », Quaderni del Dipartimento di Filologia, Linguistica e Tradizione classica dell’Università di Torino, 1995, p. 75-97 ; « Prospettive di studio per l’immaginario del bosco nella letteratura latina », in L. Cristante et A. Tessier (éd.), Incontri triestini di filologia classica, 3, 2003-2004, Trieste, Università degli studi, 2004, p. 97-118. En outre, P. Friedrich, Proto-Indo-European Trees. The Arboreal System of a Prehistoric People, Chicago-Londres, The University of Chicago Press, 1970.

[2] ὕλη ἡ ἐν τοῖς ὄρεσι =silva nemus[CGL2,462,44G.] et douze fois dans le livre 3 ; ἄξυστος ὕλη = rudis materia[CGL2,232,11G.] ; ὕλη ξύλων ἢ ἄλλων τινῶν = materia[CGL2,462,43G.] ; ὕλη λόγων = materia[CGL2,462,45G.].

[3] « Silva vero spissum nemus et breve. Silva dicta quasi xylva, quod ibi ligna caedantur ; nam Graeci ξύλον lignum dicunt » ; « La silva est une forêt touffue et réduite. On dit silva comme s’il s’agissait de xylva, car c’est là qu’on coupe du bois ; en effet, les Grecs disent ξύλον le bois. »

[4] É. Boisacq, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Heidelberg, C. Winter, 1950 (4e édition), s.v. ; A. Walde, Vergleichendes Wörterbuch der indogermanischen Sprachen, J. Pokorny (éd.), Berlin-Leipzig, W. de Gruyter, 1927 , s.v. selos. Contre toute racine commune entre ὕλη et silva demeure surtout la différence de la voyelle radicale, ū en grec et ĭ en latin (F. Solmsen, Zur lateinischen Etymologie, « IF » XXVI, 1909-1910, p. 109). Pourtant, la thèse d’une origine commune indo-européenne semble trouver confirmation par le tokharien : A. J. van Windekens, Le tokharien confronté avec les autres langues indo-européennes, vol. 1, La phonétique et le vocabulaire, Louvain, Centre international de dialectologie générale, 1976, p. 465 ; ibid., Le tokharien confronté avec les autres langues indo-européennes, vol. 2, La morphologie nominale, Louvain, Centre international de dialectologie générale, 1979, p. 13, 102 et 218, suivi par X. Delamarre, Le vocabulaire indo-européen. Lexique étymologique thématique, Paris, Librairie d’Amérique et d’Orient, 1984, s.v. selos, p. 190.

[5] Voir aussi le Commentaire au Sommium Scipionis[Macr.Comm.1,12,7-11].

[6] « Quam Graeci ὕλην vocant, poetae nominant silvam, id est elementorum congeriem unde cuncta procreantur » ; « Celle que les Grecs nomment ὕλη, les poètes l’appellent silva, c’est-à-dire l’amas des éléments, d’où tout est procrée. »

[7] Certes, ὕλη en tant que « matière » n’existe pas dans le vocabulaire de Platon et Calcidius, qui le sait bien, est contraint de faire des passages intermédiaires pour poser enfin son équation ὕλη = silva[Calc.Tim.267,p.273,15-16] : « Necessitatem porro nunc appellat ὕλην, quam nos latine silvam possumus nominare » ; « Il appelle ici la nécessité ὕλην, terme que nous pouvons désigner silva en latin. » Mais il s’agit d’un aspect tout à fait secondaire pour nos buts. Voir en général J. H. Waszink, Timaeus translatus commentarioque instructus, in P. J. Jensen, « Societatem operis coniuncto », in R. libansky (éd.), Plato Latinus, vol. 4, Londres, Warburg Institut, 1975.

[8] Lorsque un terme métaphorique est accepté dans le langage commun comme un terme propre, il devient le seul terme convenable pour désigner l’objet (« figure éteinte ») : la tête d’un clou, les pieds de la table, etc.

[9] La métalepse rhétorique ou transumptio – je ne parle pas de celle qui est narratologique (à la façon de Genette) – se passe quand on utilise un synonyme dans un contexte erroné. H. Lausberg, Handbuch der literarischen Rhetorik. Eine Grundlegung der Literaturwissenschaft, Stuttgart, Steiner, 1990 (3e édition), s.v., fait l’exemple de la traduction de Natur und Geist du Faust avec paysage et fantôme.

[10] W.  Seaman, « The understanding of greek by Plautus’audience », Classical Journal, 50, 1954, p. 115-119 et une étude plus récente de G. Petrone : « Nomen/omen : poetica e funzione dei nomi (Plauto, Seneca, Petronio) », Materiali e Discussioni, 20-21, 1988, p. 33-70.

[11] Voir en général ad l. A. D.  Leeman et H.  Pinkster, M.  Tullius Cicero : De oratore libri III. Kommentar, Heidelberg, C.  Winter, 1981-1996.

[12] Les autres occurrences dans les œuvres rhétoriques de Cicéron[Cic.Deor.3,103][Cic.Orat.139] ne présentent pas de particularités du point de vue de notre recherche.

 


 

Citer cet article : Ermanno Malaspina, « Problèmes de traduction entre rhétorique et métaphore », Interférences Ars Scribendi, numéro 4, mis en ligne le 14 novembre 2006, http://ars-scribendi.ens-lsh.fr/article.php3?id_article=43&var_affichage=vf