Ars Scribendi

Horace et la comédie romaine (à propos de Carm. 4, 7, 19-20)

 

Gualtiero Calboli

 

L’ode septième du livre quatrième des Odes d’Horace est bien plus que connue, elle est la plus glorieuse des odes horatiennes. Tout le monde a déclamé une ou plusieurs fois : Diffugere nives, redeunt iam gramina campis / arboribusque comae. Cette ode est la reine des Odes d’Horace, selon le jugement d’Antonio La Penna[1] et elle a été considérée par Housman comme le plus beau poème de la littérature ancienne : « That [...] I regard as the most beautiful poem in ancient literature. » Je ne veux pas considérer encore une fois cette ode dans sa totalité, parce qu’elle a été traitée d’une façon très minutieuse par mon élève allemand, Benjamin Wolpert, dans un article qui sera publié en Italie. Mais je veux prendre en considération une question particulière qui est, bien sûr, liée à toute l’ode, mais qui reste une question spécifique. Il s’agit d’un problème proposé par Carl Becker dans son livre sur la dernière œuvre d’Horace[2]. Il pense que les vers [Hor.C.4,7,17-20]17-20 sont interpolés par quelqu’un qui connaissait assez bien Horace et a travaillé déjà dans l’Antiquité. Pour ma part je ne partage pas cette idée, mais je pense qu’il est intéressant d’en discuter pour apporter quelque nouveauté et pour mieux comprendre le travail d’Horace qui n’est jamais banal. Considérons alors tous les éléments de la discussion en partant du texte de cette ode magnifique (je partage l’opinion de Housman et La Penna plutôt que l’opinion réductive de Wilamowitz[3]) et je donne ici tout de suite l’ode intégrale selon l’édition de Klingner (et de Borzsák qui est différente seulement en deux points : [Hor.C.4,7,15]au vers 15 pius Aeneas Klingner, pater Aeneas Borzsák, dives Tullus Klingner, Tullus dives Borzsák) :

(1) Diffugere nives, redeunt iam gramina campis 1

arboribusque comae,

mutat terra vices et decrescentia ripas

flumina praetereunt.

 

Gratia cum Nymphis geminisque sororibus audet 5

ducere nuda choros.

Immortalia ne spres monet annus et almum

quae rapit hora diem.

 

frigora mitescunt Zephyris, ver proterit aetas

interitura, simul 10

pomifer autumnus fruges effuderit, et mox

bruma recurrit iners.

 

damna tamen celeres reparant caelestia lunae :

nos ubi decidimus,

quo pius Aeneas, quo dives Tullus et Ancus, 15

pulvis et umbra sumus.

 

quis scit an adiciant hodiernae crastina summae

tempora di superi ?

cuncta manus avidas fugient heredis amico

quae dederis animo. 20

 

cum semel occideris et de te splendida Minos

fecerit arbitria,

non Torquate, genus, non te facundia, non te

restituet pietas,

 

infernis neque enim tenebris Diana pudicum 25

liberat Hippolytum

nec Lethaea valet Theseus abrumpere caro

vincula Pirithoo.

Les neiges s’en sont allées ; déjà les plaines voient revenir leur gazon et les arbres leur chevelure ; la terre prend son nouvel aspect, et, décroissant, les fleuves coulent le long de leurs rives ; la Grâce, avec les Nymphes et ses deux sœurs, ose mener nue ses danses. Ne point espérer des choses immortelles, c’est le conseil que te donne l’année et l’heure qui emporte le jour nourricier. Les froids s’adoucissent sous les Zéphyrs, le printemps disparaît sous les pas de l’été, qui périra aussitôt que l’automne, père des fruits, sera venu répandre ses dons, et bientôt cette course ramène l’hiver inactif. Du moins, les dommages que cause le ciel, les lunes rapides les réparent-elles ; mais nous, une fois descendus où est Énée le Père, où sont le riche Tullus et Ancus, nous ne sommes plus que poussière et ombre. Qui sait si, au total atteint aujourd’hui, les dieux d’en-haut ajouteront les instants de demain ? Tous les biens que tu te seras accordé en ami de toi-même échapperont aux mains avides d’un héritier. Quand, une fois, tu auras succombé et que Minos aura rendu sur toi sa sentence éclatante, ni ta naissance, Torquatus, ni ton éloquence, ni ta piété ne te feront revivre : Diane, en effet, ne délivre point des ténèbres infernales le chaste Hippolyte, et Thésée n’a point le pouvoir de rompre les chaînes léthéennes pour son cher Pirithoüs.

Comme l’a souligné Becker[4], déjà Eduard Fraenkel dans son beau livre sur Horace[5] avait relevé que dans ces vers on ne retrouvait pas le cœur du poète : « The lighter mood is not completely absent from the later ode either [en la comparant à l’ode [Hor.C.1,4]1,4], but here it appears only in a passing remark ([Hor.C.4,7,19-20]19 F cuncta manus avidas fugient heredis, amico quae dederis animo), which in its context sounds rather conventional ; one does not believe that the poet’s heart is in it. » De même dans cette strophe Collinge et Niall Rudd ont remarqué quelque chose d’étrange. Collinge écrit que « Clearly [Hor.C.4,7,17-20]17-20 look extraneous : the proximity of death has nothing to do with the rest of the ode ; and that the bogy, the heres, enters oddly here, as does the distressingly wordly advice of [Hor.C.4,7,19-20]19-20 [...] ; and finally the scene is the underworld consistently from v.14 to the end, if 17-20 are mentally substracted. No doubt we are here dealing with another adventitious two-stanza “inset”[6]. » Ce sont là des sensations plutôt que des raisons, mais on [34]ne doit pas les négliger. À son tour, Rudd présente des observations, lui aussi, critiques, mais plus intéressantes : « I have always been a little puzzled by these lines. The carpe diem motive is not sufficiently developped, and so the invitation sounds haft-hearted. The tone is also rather discordant. It is one thing to conclude a poem with a whole stanza of satire like absumetheres ([Hor.C.2, 4]II, 14), but quite another to introduce a greedy captator and then relapse at once into profound melancholy. I suppose we must just remember that Horace was rarely content to describe a scene or create a mood without somehow relating it to the sphere of human activity »[7]. Mais une discussion très rigoureuse contre l’authenticité de ces vers a été développée par Becker, qui a fait des observations linguistiques et des observations qui concernent le contenu. À mon avis, elles ne sont convaincantes ni les unes ni les autres. Mais on doit les discuter soigneusement non pas seulement parce qu’il s’agit d’observations intelligentes, mais aussi parce qu’il y a vraiment une différence un peu nuancée entre la strophe en question et le reste de l’ode.

Les observations linguistiques de Becker[8] sont que l’expression quis scit ? s’adapte plutôt aux sermones qu’aux odes ; la conjonction interrogative an ne se trouve jamais chez Horace sauf en cas de « Doppelfrage » ou de nescio an (mais – on peut répondre – quis scit an ? est le correspondant interrogatif de nescio an). L’opposition pédante avidae manus ~ amico animo doit être attribuée à un poète postérieur plutôt qu’à Horace (« wäre einem späteren Dichter eher zuzutrauen als Horaz »). De plus amicus avec le sens de « dein eigen » est absent dans la langue latine (« fehlt sonst in der Latinität »). Mais on répondra ici encore qu’on peut tout simplement donner au mot amico son sens usuel, peut-être influencé par Simonide. D’autre part, Becker lui-même a donné un jugement négatif de toutes ces observations qui concernent le style et la langue, en écrivant que les particularités linguistiques ne représentent pas un critère certain (« sprachliche Eigenheiten hier kein sicheres Kriterium bilden[9] »). Pour ma part, je pense qu’on ne peut pas nier qu’il y a une certaine différence stylistique entre ces vers et le reste de l’ode, mais on doit essayer d’expliquer les quelques différences qu’on trouve plutôt que les exclure. On doit en chercher une explication au-delà de celle qui a été suggérée déjà par Rudd. Les observations qui concernent le contenu sont plus intéressantes. Becker voit dans les vers [Hor.C.4,7,17-20]17-20 une invitation à se donner du bon temps selon le critère du carpe diem :

sapias, vina liques et spatio brevi

spem longam reseces. dum loquimur, fugerit invida

aetas : carpe diem, quam minimo credula postero.([Hor.C.1,11,6-8]Carm. 1, 11, 6-8)

sois sage, filtre tes vins, et, puisque nous durons peu, retranche les longs espoirs. Pendant que nous parlons, voilà que le temps jaloux a fui : cueille le jour, sans te fier le moins du monde au lendemain. ([Hor.C.1,11,6-8]Carm. 1, 11, 6-8)

C’est une invitation toute étrangère à ce qui a été dit auparavant, mais qui pourrait même entrer dans une ode comme 4, 7, avec une allure épicurienne – reconnaît Becker, mais qui devrait alors conclure l’ode, tandis que, au contraire, l’ode continue avec une référence à Torquatus, un avocat, jurisconsulte célèbre, à l’activité duquel se réfèrent sûrement les expressions de te splendida Minos / fecerit arbitria et non te facundia. Il s’agit – comme pense la plupart des chercheurs[10] – de Torquatus lui-même auquel est adressée l’épître [Hor.Ep.1,5]1, 5. Et on verra que là aussi, il y a une référence à l’héritier, qui est par ailleurs fréquente chez Horace. Il y a également une invitation à un dîner, mais bien modeste (nec modica cenare times holus omne patella, « si tu ne t’effraies pas de dîner avec toute espèce de légumes sur modeste plat »[Hor.Ep.1,5,2] Horace, Épist. 1, 5, 2), qu’on pourrait interpréter comme due à une certaine sévérité de Torquatus. « Nach dem Ernst der vorhergehenden Gedanken überrascht und befremdet der Ton dieser Afforderung. [...] Erhebt sich aus der Einsicht in den Unterschied zwischen der Einmaligkeit des Meschenlebens und dem ständigen Kreislauf der Natur die Aufforderung, jeden Tag das Dasein nach Kräften auszukosten und so viel wie möglich davon selbst zu genießen ? Der Kontrast zu ständigen Wiederkehr in der Natur könnte allerdings – in epikureischem Sinne – auf eine solche Aufforderung zulaufen ; aber dann sollte das Gedicht auch damit enden. » Mais, en tout cas, l’invitation au plaisir (« die Aufforderung zum Genuß[11] »), ne s’adapte pas à cette ode, nous dit Becker, et alors l’invitation qu’on trouve aux vers [Hor.C.4,7, 7-20]17-20 ne correspond pas à ce qu’Horace voulait dire. Mais ceci est un argument faux, car dans les vers [Hor.C.4,7,17-20]17-20, il n’y a aucune invitation au plaisir : on a vu que pour Rudd aussi le carpe diem n’a pas été développé. Après ces observations, Becker a mis en relation entre elles l’ode [Hor.C.4,7]4, 7 et la suivante, ode[Hor.C.4,8] 4, 8, et il a observé que le motif de se donner du plaisir exclurait toute relation entre les deux odes, une relation qui, au contraire, semble évidente et peut comprendre aussi l’ode [Hor.C.4,9]4, 9, c’est-à-dire le cadeau que le poète peut donner à Censorinus. Alors Horace, dans l’ode 4, 7[Hor.C.4,7], nous dit que l’homme est destiné à la mort sans aucune possibilité de l’éviter et sans que même des dieux, comme Diane, ou un héros, comme Thésée, puissent le libérer des enfers. Seulement le poète est en mesure de pouvoir donner quelque chose qui restera au-delà de la mort ([Hor.C.4,8]4, 8) et il ne s’agit pas de pateras, de grata aera, de tripodas, mais de carmina. Et les carmina célèbrent les mérites des hommes (des grands hommes) mieux que les marmora, car le bien, qu’on a fait, ne reçoit pas sa récompense s’il n’est pas célébré par quelque document écrit par un poète ou un historien :

neque,

si chartae sileant, quod bene feceris,

mercedem tuleris. quid foret Iliae

Mavortisque puer, si taciturnitas

obstaret meritis invida Romuli ? ([Hor.C.4,8,20-24]Hor. Carm. 4, 8, 20-24)

et, si les écrits se taisent sur tes belles actions tu n’en auras point la récompense. Que fût devenu l’enfant d’Ilia et de Mars si un silence jaloux avait recouvert les mérites de Romulus. ([Hor.C.4,8,20-24]Hor. Carm. 4, 8, 20-24)

Romulus lui-même ne serait pas connu si aucun écrivain ne l’avait célébré dans ses écrits. L’ode suivante, [Hor.C.4,9]4, 9, dédiée à Lolius représente l’application de ce critère avec la strophe célèbre :

vixere fortes ante Agamemnona

multi, sed omnes inlacrimabiles

urgentur ignotique longa

nocte, carent quia vate sacro.

 

paulum sepultae distat inertiae

celata virtus. non ego te meis

chartis inornatum sileri,

totve tuos patiar labores

 

impune, Lolli, carpere lividas

obliviones. ([Hor.C.4,9,25-30]Hor. Carm. 4, 9, 25-30)

 

Il a vécu avant Agamemnon bien des vaillants : mais tous, sans larmes et ignorés, sont accablés sous une longue nuit, faute d’un chantre sacré.

Il y a peu de distance de la valeur cachée à la lâcheté ensevelie. Mais toi, je ne te laisserai point sans louange dans le silence de mes écrits, je ne permettrai pas, Lollius, que tes travaux si nombreux, impunément, l’envieux oubli les dévore. ([Hor.C.4,9,25-30]Hor. Carm. 4, 9, 25-30)

Carl Becker[12] en conclusion du chapitre consacré à la vision générale du livre 4, nous donne une synthèse de cette idée : « Andererseits [nach der pindarischen Thematik] schließen sich die Oden 7, 8 und 9 in der Mitte des Buches zu einer eigenen Gruppe zusammen. C. 4, 8[Hor.C.4,8] ist eigens für diese Stelle geschrieben, wie sein Metrum – das es den Rahmengedichten der früheren Sammlung zuordnet ([Hor.C.1,1]c.1, 1 und [Hor.C.3,30]3, 30) – und sein Inhalt zeigt ; es ist die stärkste Verkündung der Macht, welche Dichtung haben kann. [Hor.C.4,7]C. 4, 7 bereitet darauf vor : nach dem Gedanken an die naturgegebene Vergänglichkeit des Menschenlebens erhält die Überzeugung, daß die Dichtung den Tod überwinden kann, einen ganz anderen Nachdruck ; in [Hor.C.4,9]c. 4, 9 setzen sich die Vorstellungen von [Hor.C.4,8]c.4, 8 fort. » Pour ma part, je partage cette idée qui correspond très bien à la poétique d’Horace et en particulier à celle du livre 4 des Odes, mais je pense que les vers [Hor.C.4,7,17-20]17-20 de l’ode septième s’adaptent très bien à cette construction car il s’agit d’une invitation à la générosité sans se soucier de l’héritier et Horace va donner ce qu’il a, c’est-à-dire la poésie. Mais la condition est qu’on ne pense pas à la présence du carpe diem qui serait contraire à l’esprit de ces odes et je répète que le carpe diem est, à mon avis, tout à fait absent de cette ode [Hor.C.4,7](4, 7). La philosophie épicurienne aussi est absente de cette ode ou du moins elle n’est pas sûrement présente. Wolfgang Lebek, Erler et Benjamin Wolpert se sont occupés, comme beau­coup d’autres, de la philosophie de cette ode et ils sont arrivés à des conclusions différentes, mais ils sont d’accord sur le fait que la philosophie épicurienne n’est pas très présente ici. On va de la position de Lebek qui ne l’exclut pas complètement à celle de Erler qui soutient qu’on a plutôt affaire au stoïcisme, car l’idée du temps qu’on y trouve est stoïcienne, non épicurienne et ceci est en accord avec la position philosophique qu’Horace a prise à la fin de sa vie dans les dernières odes, tandis que dans les odes de la jeunesse il était bien plus nettement épicurien. Les matériaux réunis par Erler sur la position stoïcienne pour ce qui concerne le concept du temps, c’est-à-dire [S.E.M.218=SVF2,331]Sext. Emp. adv. math. 218 SVF II 331 ; Cornutus c. 10 de Crono, SVF II 1087[Corn.Carm.10=SVF2,1087] et [Cic.N.D.2,64]Cic. nat. deor. 2, 64, sont éloquents et Lebek aussi, en étudiant la position philosophique d’Horace relativement à cette ode, va jusqu’à dire que dans cette ode, il y a des affinités avec la pensée d’Épicure, mais il serait risqué d’y voir une adhésion complète à la doctrine épicurienne, car il y a des éléments qui ne s’accordent pas du tout avec cette doctrine comme l’heres (qui par ailleurs est propre d’Horace), comme les di superi et Minos qui donne des jugements et, enfin, le fait qu’aux morts est nié le plaisir de la vie (« Im Hinblick auf carm.[Hor.C.1,4]1, 4 [c’est-à-dire l’ode avec laquelle on confronte toujours l’Ode [Hor.C.4,7]4,7] verdient Beachtung, daß in carm. 4, 7 der unepikureische Gedanke, daß dem Toten Lebensgenüsse versagt sind, nicht ausgesprochen wird. So darf man wohl dem späteren der zwei thematisch verwandten Gedichte [c’est-à-dire 1, 4 et 4, 7] eine größere Affinität zu epikureischem Denken zusprechen. Eine entschiedenere Charakteristik der Torquatus-Ode als durch und durch epikureisch wäre jedoch bedenklich. Denn die das Menschenleben bestimmenden di superi oder das Unterweltsgericht des Minos haben im orthodoxen Epikureismus keinen Platz. Und was an dem Gedicht epikureisch gedeutet werden kann, ist nicht ganz ohne Parallelen in sonstigem Schrifttum ; sehr nahe steht vor allem Catull. [Catull.5]5[13]. » Naturellement, dans la confrontation avec Lucrèce [Lucr.5,737-747]5, 737-747, it ver et Venus et Veneris praenuntius ante / pennatus graditur, Zephyri vestigia propter / sqq., « le Printemps vient et Vénus avec lui ; en avant le héraut ailé de la déesse ; sur les pas de Zéphir, […] », qui avait été suggérée par Kießling-Heinze[14], ce sont plutôt les différences que les similarités qu’on doit souligner. D’autre part, même Catherine J. Caster, dans sa Prosopography of Roman Epicureans[15], place Horace entre les Epicurei Dubii et, comme on l’a dit, épicurien il l’était beaucoup moins à la fin de sa vie. Carlo Pellegrino[16], à son tour, déclare inacceptable la thèse de Erler, mais conteste seulement l’interprétation du temps stoïcien donnée par Erler – mon élève Wolpert[17] a relevé la faute de Pellegrino qui interprète mal le passage de Sext. Emp. Adv. Math. 10, 218[S.E.M.218=SVF2,331]. Alors il reste seulement à mentionner les antécédents partiels de l’[Epit.Bion 99-104]Epitaphium Bionis, 99-104, et de Simonide. Je le donne maintenant avec une traduction française et je le fais pour montrer qu’Horace ici aussi comme toujours dans les Odes a des sources ou, seulement, des antécédents qu’il a suivis en allant bien au-delà de ses modèles :

αἰαῖ ταὶ μαλάχαι μέν, ἐπὰν κατὰ κᾶπον ὄλωνται,

ἠδὲ τὰ χλωρὰ σέλινα τό τ' εὐθαλὲς οὖλον ἄνηθον

ὕστερον αὖ ζώοντι καὶ εἰς ἔτος ἄλλο φύοντι

ἄμμες δ' οἱ μεγάλοι καὶ καρτεροί, οἱ σοφοὶ ἄνδρες,

ὁππότε πρᾶτα θάνωμες, ἀνάκοοι ἐν χθονὶ κοίλᾳ

εὕδομες εὖ μάλα μακρὸν ἀτέρμονα νήγρετον ὕπνον. (Epitaphium Bionis, 99 et suiv).

Hélas ! La mauve dans le potager et le céleri vert et l’aneth aux buissons touffus une fois qu’ils sont morts vont vivre encore et bourgeonneront pour une autre année. Mais nous, les grands, les puissants, les sages, une fois que nous serons morts, nous dormirons sourds dans la terre creuse un sommeil sans fin et sans réveil. (Epitaphium Bionis, 99 et suiv.)

 

νήπιοι, οἷς ταύτηι κεῖται νόος, οὐδὲ ἴσασιν

ὡς χρόνος ἔσθ' ἥβης καὶ βιότου ὀλίγος

θνητοῖς. ἀλλὰ σὺ ταῦτα μαθὼν βιότου ποτὶ τέρμα

ψυχῆι τῶν ἀγαθῶν τλῆθι χαριζόμενος. ([Simon.frgDiehl63,10,13]Simon, Amorg. sive Ceus, Diehl III, 63, 10-13)

Sots sont ceux qui pensent ainsi et ne savent pas que pour les mortels bref est le temps de la jeunesse et de la vie. Mais toi, le sachant, aie le courage de donner de bon cœur en prenant de tes biens.[18] ([Simon.frgDiehl63,10,13]Simon, Amorg. sive Ceus, Diehl III, 3, 10-13)

Alors, se référer à quelques textes grecs ou latins n’est pas seulement un sport de la philologie moderne, mais c’était un usage pratiqué par Horace lui-même. Revenons maintenant à la question de laquelle nous sommes partis, c’est-à-dire à l’héritier et aux vers [Hor.C.4,7,17-20]17-20 de l’ode 4, 7.

J’indique les passages où Horace a pris en considération la figure de l’heres et on verra qu’il ne s’agit pas toujours de la même conception, mais qu’Horace a vu de façons un peu différentes ce thème. Je souligne que l’examen et l’interprétation de ces textes sont fondamentaux, car je pense que Becker a construit son hypothèse en partant d’une fausse interprétation de Carm. 4, 7, 17-20[Hor.C.4,7,17-20], mais aussi dans l’interprétation de Becker, qui a mis en rapport entre eux [Hor.C.4,7-9]4, 7 et 4, 8 et 4, 9, je trouve des éléments importants pour mieux comprendre toute l’ode [Hor.C.4,7]4, 7. Voici alors les textes qui concernent l’héritier (heres) :

a)                         cedes coemptis saltibus et domo

villaque, flavos quam Tiberis lavit,

cedes, et extructis in altum

divitiis potietur heres. ([Hor.C.2,3,17-20]Hor. Carm. 2, 3, 17-20)

 

b)                         absumet heres Caecuba dignior

servata centum clavibus et mero

tinguet pavimentum superbo,

pontificum potiore cenis.[19] ([Hor.C.2,14,25-28]Hor. Carm. 2, 14, 25-28)

 

c)                         cum periura patris fides

consortem socium fallat et hospites,

indignoque pecuniam

heredi properet.[20]([Hor.C.3,24,59-62]Hor. Carm. 3, 24, 59-62)

 

d)                         cuncta manus avidas fugient heredis amico

quae dederis animo. ([Hor.C.4,7,19-20]Hor. Carm. 4, 7, 19-20)

 

e)                         filius aut etiam haec libertus ut ebibat heres,

dis inimice senex, custodis ?([Hor.S.2,3,122-123]Hor. Serm. 2, 3, 122-123)

 

f)                          quo mihi fortunam, si non conceditur uti ?

parcus ob heredis curam nimiumque severus

adsidet insano : potare et spargere flores

incipiam patiarque vel inconsultus haberi. ([Hor.Ep.1,5,12-15]Hor. Épist. 1, 5, 12-15)

 

g)                        utar et ex modico, quantum res poscet, acervo

tollam, nec metuam, quid de me iudicet heres

quod non plura datis invenerit. ([Hor.Ep.2,2,190-192]Hor. Épist. 2, 2, 190-192)

Je jouirai, et je tirerai de mon petit tas ce que réclamera le besoin, sans craindre l’opinion qu’aura de moi mon héritier parce qu’il ne trouvera pas plus qu’on ne m’avait donné. ([Hor.Ep.2,2,190-192]Hor. Épist. 2, 2, 190-192)

Tu quitteras les pacages réunis par tes achats, et ta maison, et ta villa que baigne le Tibre jaune, tu les quitteras, et, des richesses accumulées si haut, un héritier sera le maître. ([Hor.C.2,3,17-20]Hor. Carm. 2, 3, 17-20)

un héritier, plus digne, consommera le Cécube gardés sous cent clefs, et rougira la mosaïque de ce vin orgueilleux qu’envieraient les repas des pontifes.[21]([Hor.C.2,14,25-28]Hor. Carm. 2, 14, 25-28)

pendant que la foi parjure du père trompe associé et hôte et se hâte d’amasser pour son indigne héritier.[22]([Hor.C.3,24,59-62]Hor. Carm. 3, 24, 59-62)

Tous les biens que tu te seras accordé en ami de toi-même échapperont aux mains avides d’un héritier. ([Hor.C.4,7,19-20]Hor. Carm. 4, 7, 19-20)

Est-ce pour qu’un fils, ou même pour qu’un affranchi, ton héritier, absorbe ces biens que tu les gardes, vieillard haï des dieux ? ([Hor.S.2,3,122-123]Hor. Serm. 2, 3, 122-123)

À quoi bon la fortune, s’il ne m’est pas accordé d’en jouir ? L’homme qui, par souci d’un héritier, épargne et se refuse trop a sa place à côté du fou. Je serai le premier à boire et à semer des fleurs et souffrirai même qu’on m’accuse d’extravaguer. ([Hor.Ep.1,5,12-15]Hor. Épist. 1, 5, 12-15)

Le commentaire le plus riche sur ces passages est celui de Nisbet-Hubbard au b) où l’on trouve les précédents orientaux et grecs et des considérations intéressantes : c’est-à-dire, « criticism of the heir are particularly common among the Romans », car à Rome il y avait toute une législation sur l’héritage (lex Voconia, lex Falcidia, [[Dig.5,3-6]Dig. 5, 3-6 ; [Dig. 28, 5]28, 5 ; [Dig.41,5]41, 5 sans considérer les legata et les fidecommissa]), Horace lui-même avait affaire avec l’héritage (« Horace himself as a freedman’s son seems to have had no legal relatives [cf.[Hor.Ep.1,1,102sqq.]Épist. 1, 1, 102 et suiv.] ; after the death of Maecenas he suddenly had to make new arrangements, and left his property to Augustus » [[Suet.Vit.Horat.76sqq.Rostagni]Suét. Vit. Horat., 76 et suiv. Rostagni], il a adressé ses réflexions sur l’héritier deux fois à la même personne, Manlius Torquatus ([Hor.Ep.1,5,13-15]Épist. 1, 5, 13 et suiv., et Carm. 4, 7, 19 et suiv.[Hor.C.4,7,19-20]). En tout cas ce motif, très répandu [23], s’est développé et a produit des idées bien différentes comme on peut le voir dans les passages présentées en a)-g) : l’une a) tout simplement que l’héritier aura tous nos biens, l’autre b) que l’héritier ne prendra pas beaucoup de soin à épargner ce qu’on aura épargné très soigneusement pour lui, c) qu’il ne sera pas digne de l’héritage qu’il recevra, d) qu’on doit donner avec générosité pour éviter les mains avides de l’héritier, e) qu’on ne doit pas être épargnant pour laisser à l’héritier, f) qu’on ne doit pas se laisser conditionner par le souci que l’héritier ne pense du mal de quelqu’un, s’il ne laisse plus de ce qu’il a reçu. Le détail de f) est très important pour moi, parce qu’il s’agit d’un jugement de l’héritier sur les biens que le vieux propriétaire va lui laisser, comme il arrive dans une comédie – et je pense au Faenerator de Caecilius Statius qu’on verra bientôt. Pour ce qui concerne le comportement, ceci signifie qu’on ne doit pas se soucier de l’héritier, qui sera peut-être indigne de l’héritage, et on doit, par conséquent, donner avec générosité avant sa mort. Les extraits d), f) et g), (qui correspondent au [Hor.C.4,7]Carm. 4, 7, à l’épître 1, 5 [Hor.Ep.1,5]et à l’épître 2, 2[Hor.Ep.2, 2]), sont liés entre eux par l’idée qu’ils expriment, c’est-à-dire que l’héritier ne sera pas seulement un héritier, mais un héritier intéressé, et, par conséquent, qu’on ne doit pas se soucier du désir de l’héritier – une conséquence, d’autre part, qui est tirée seulement dans f) et g). Mais ici aussi les pensées sont liées entre elles, bien sûr, mais elles ne sont pas identiques dans la prémisse (l’héritier ne sera pas digne, ses mains seront avides) et la conséquence (on ne doit pas épargner ses biens, au contraire on doit les donner avec générosité). À leur tour, d) et g) sont liés par le fait qu’ils sont adressés au même destinataire, Manlius Torquatus. En tout cas, je ne trouve pas exprimé un autre passage sur lequel se fonde Becker : on doit se donner du bon temps, on doit s’amuser sans épargne. C’est un passage logique, mais qui n’est pas exprimé dans le Carm. 4, 7, 17-20[Hor.C.4,7,17-20] où le poète dit seulement : on ne sait pas si les dieux nous donneront un lendemain et alors tu dois donner avec générosité à tes amis. Il est vrai que la pensée qu’on ne sait pas s’il y aura un lendemain amène le carpe diem, mais ici s’est introduite une autre pensée ou une autre image, plus noble et en rapport avec les deux odes suivantes, 4, 8 et 4, 9[Hor.C.4,8-9]. Le poète est un sage qui donne avec générosité ce qu’il a, c’est à dire la poésie ([Hor.C.4,8]4, 8) et la poésie, à son tour, donne la renommée et ce que les hommes peuvent atteindre d’immortalité[Hor.C.4,9], 4, 9. J’ai déjà donné la référence à l’ode 4, 9, je donne maintenant celle à l’ode 4, 8 :

Donarem pateras grataque commodus,

Censorine, meis aera sodalibus,

donarem tripodas, [...]

sed non haec mihi vis, nec tibi talium

res est aut animus deliciarum egens :

gaudes carminibus ; carmina possumus

donare [...] ([Hor.C.4,8,1-12]Hor. Carm. 4, 8, 1-12)

Je donnerais de bon cœur, Censorinus, à mes camarades des patères et des bronzes faits pour leur plaire, je leur donnerais des trépieds [...]. Mais je ne suis point, moi, pourvu de la sorte, et toi, tu ne manques du régal de pareils objets ni dans tes biens ni pour ton goût. Ta joie ce sont les vers ; des vers j’ai le pouvoir d’en donner [...]. ([Hor.C.4,8,1-12]Hor. Carm. 4, 8, 1-12)

Et quel sera le cadeau du poète, Horace nous le dit clairement dans le Carm. 4, 9, 30-34[Hor.C.4,9,30-34] en se référant à Marcus Lollius, « un homme d’une façon générale réellement médiocre malgré quelques mérites » – je cite l’article de Radke[24] et j’emploie ici encore un bon travail d’un autre de mes étudiants allemands, Andreas Bedke sur l’ode [Hor.C.4,9]4, 9.

Ici, je ne fais pas autre chose que suivre la construction presque mathématique de Becker : les trois odes – [Hor.C.4,7]4, 7, la mort prend toutes choses ; 4, 8[Hor.C.4,8], le poète donne ce qu’il a ; 4, 9[Hor.C.4,9], il donne l’immortalité du bon souvenir –, sont liées entre elles. Mais je complète cette construction avec un passage indispensable en 4, 7[Hor.C.4,7] : la mort prend toutes choses, alors on doit donner avec générosité à ses amis ; amico animo de 4, 7, 19[Hor.C.4,7,19] correspond complètement à sodalibus de 4, 8, 2[Hor.C.4,8,2]. Il s’agit d’un passage tout à fait conséquent. Mais il a quelque chose en plus. L’avidité de l’héritier, qui apparaît, dans ce passage, est quelque chose de nouveau qui peut être comparé à ce qu’on trouve en g). En considérant ce passage, c’est-à-dire, les vers cités en g) on peut faire des observations intéressantes. Les vers utar et ex modico, quantum res poscet, acervo / tollam, nec metuam, quid de me iudicet heres/ quod non plura datis invenerit ([Hor.Ep.2,2,190-192]Hor., Épître 2, 2, vers 190-192) sont précédés par les vers cur alter fratrum cessare et ludere et ungui / praeferat Herodis palmetis pinguibus, alter / dives et importunus ad umbram lucis ab ortu / silvestrem flammis et ferro mitiget agrum, / scit Genius, vers 183-187[Hor.Ep.2,2,183-187] que nous avons déjà cités à la note 15. Alors ici, on a affaire à deux frères qui peuvent appartenir sans problèmes à la comédie, je pense aux deux frères qu’on trouve dans les Adelphes de Térence, et Horace pouvait trouver aussi dans les δελφοί de Ménandre et je dis qu’il n’y a pas de problèmes, parce que les genres des « épîtres » et des « satires » sont si proches de la comédie qu’Horace a pris dans Satire[Hor.S.2,3,264] 2, 3, vers 264, un vers de Térence et un emiepes dans l’épître deuxième du livre premier, sans considérer les nombreuses références à Térence[25] :

a) exclusit, revocat : redeam ? non si meobsecret, ([Ter.Eun. 49]Ter. Eun. 49)

b) exclusit, revocat : redeam ? non,si obsecret’ ecce, ([Hor.S.2,3,264]Hor. Sat. 2, 3, 264)

c) hinc illae lacrimae, ([Ter.And.126]Ter. Andr. 126)

d) hinc illae lacrimae, ([Hor.Ep.1,19,41]Hor. Épist. 1, 19, 41)

Elle me chasse, elle me rappelle ; retournerai-je ? Non ! quand elle m’en supplierait ! ([Ter.Eun. 49]Ter. Eun. 49)

Elle me chasse, elle me rappelle ; retournerai-je ? Non ! quand elle m’en supplierait ! voici… ([Hor.S.2,3,264]Hor. Sat. 2, 3, 264)

voilà les larmes ([Ter.And.126]Ter. Andr. 126)

voilà les larmes ([Hor.Ep.1,19,41]Hor. Épist. 1, 19, 41)

Je laisse de côté toutes les autres références à Térence qu’on trouve chez Horace et qui ont été déjà réunies et je reviens au passage de g). Il y a là, alors, deux frères, mais il y a aussi un héritier qui se plaint que quelqu’un ne lui laisse pas les mêmes richesses qu’on a reçues : nec metuam, quid de me iudicet heres / quod non plura datis invenerit. À vrai dire, dans les Adelphes de Térence on n’a pas même d’héritiers et alors on doit penser à une autre comédie de Térence ou de Cécilius, les deux auteurs comiques envers lesquels Horace a montré de la sympathie – et c’est le cas pour Térence – ou du moins du respect comme Cécilius, en excluant Plaute contre lequel Horace s’est exprimé d’une façon terriblement dure (Épist. 2, 1, vers 170-176 [Hor.Ep.2,1,170-176]; Ars[Hor.A.P.270-274], vers 270-274). Mais on doit exclure Térence aussi, car chez lui on ne trouve pas d’héritier qu’on blâme comme en g). Il reste alors seulement Cécilius, et de Cécilius on a retrouvé dans les papyrus d’Herculanum une comédie qui s’adapte très bien à cette situation, c’est le Faenerator ou Obolostates, duquel on connaissait déjà quelques vers (sept fragments transmis, six par Nonius et un par Festus)[26]. Dans le papyrus Herculanensis 78 on a trouvé d’autres parties très importantes de cette comédie. Les fragments sont étudiés maintenant par le professeur Knud Kleve de l’université d’Oslo, une première analyse a paru dans les Cronache Ercolanesi[27] et le professeur Kleve m’a donné d’autres renseignements. La trame de la comédie semble être la suivante : un jeune homme est tombé amoureux d’une jeune fille qui est esclave d’un maquereau et pour l’avoir il emprunte de l’argent à un usurier. L’usurier, qui donne le nom à la comédie, prétend que le jeune homme lui rende l’argent prêté. Le jeune homme cherche à obtenir l’argent de son père, mais son frère, plus âgé que lui, fait opposition pour défendre son héritage. Il y a l’intervention d’un parasite qui, peut-être, s’appelle Lachès, mais on découvre que la jeune fille est née libre et citoyenne attique et les deux jeunes peuvent ainsi se marier. Il y a aussi un procès de l’usurier contre le jeune homme qui ne lui rend pas l’argent prêté et du jeune homme contre le maquereau qui gardait comme esclave une jeune fille libre. Et, il y a aussi un esclave rusé qui cherche à trouver une solution aux problèmes du jeune homme. Une partie de la trame semble s’être déroulée dans le domaine agricole du père du jeune homme ou dans le village où se trouve ce domaine, un domaine dans lequel le frère aîné travaille en aidant le père. Mais, je donne la parole au professeur Kleve lui-même[28] qui renvoie aux fragments retrouvés : « In the preceeding colum (6A6) Cunning Slave talks to his erus or master, a still further stock character : father of Young Man. Cunning Slave asks for money, but Father is adamant in his refusal, referring to the heir (6A7-8 cur nummum ter haeres negat ; arcesso tuis sestertiis haeres negat [on peut ajouter 6A9 nescit dimidii haeres cuius] ([Caecil.Faen.6a7-9]Young Man’s elder brother. Brother regards the family property as his personal reward ([Caecil.Faen.6a14]6A14 facit haeres praemia heredis hos). We may imagine that Brother has always stayed at home and helped Father, while Young Man has squandered time and money among whores about town. » Je n’ai pas besoin de souligner les similitudes avec l’héritier, en particulier celui qui se présente dans l’épître [Hor.Ep.2,2,190sq.]2, 2, vers 190 et suiv.

Mais, en considérant cette référence à Cécilius, on doit se demander quel était le jugement qu’Horace donnait de Cécilius. En effet, Horace a cité deux fois Cécilius, la première fois dans une galerie de poètes anciens qu’il n’accepte pas complètement, mais pour la seule raison qu’ils sont anciens et parmi lesquels il y a Térence lui-même. En cette circonstance, il nous dit que Cécilius et Térence étaient les premiers, Cécilius pour la gravitas (πάθοϛ ?) et Térence pour l’ars. La seconde fois, il place Cécilius avec Plaute pour la langue ancienne, qu’Horace n’aimait pas en comparaison avec la langue des modernes comme Virgile et Varius. On ne peut pas dire que Cécilius soit un des auteurs de référence d’Horace comme Térence, mais il semble qu’il le respecte pour ses mérites, en excluant sa langue :

Ennius, et sapiens et fortis et alter Homerus, 50

ut critici dicunt, leviter curare videtur,

quo promissa cadant et somnia Pythagorea.

Naevius in manibus non est et mentibus haeret

paene recens ? adeo sanctum est vetus omne poema.

ambigitur quotiens, uter utro sit prior, aufert 55

Pacuvius docti famam senis, Accius alti,

dicitur Afrani toga convenisse Menandro

Plautus ad exemplar Siculi properare Epicharmi,

vincere Caecilius gravitate, Terentius arte.

hos ediscit et hos arto stipata theatro 60

spectat Roma potens ; habet hos numeratque poetas

ad nostrum tempus Livi scriptoris ab aevo.

interdum vulgus rectum videt, est, ubi peccat.

si veteres ita miratur laudatque poetas,

ut nihil auferat, nihil illis comparet, errat ; 65

si quaedam nimis antique, si pleraque dure

dicere credis eos, ignave multa fatetur,

et sapit et mecum facit et Iove iudicat aequo. ([Hor.Ép.2,1,50-68]Hor. Épist. 2, 1, 50-68)

Ennius, ce sage, ce vaillant, ce nouvel Homère, comme disent nos critiques, semble n’être guère en peine de ce que deviennent les promesses de ses songes pythagoriciens. Névius n’est-il pas dans toutes les mains et présent dans tous les esprits, comme s’il était d’hier ? tant un vieux poème, toujours, est chose sacrée ! Toutes les fois qu’on met en question la prééminence d’un auteur sur un autre, le vieux Pacuvius emporte la palme pour la science, le vieil Accius pour l’élévation ; la toge d’Afranius eût convenu, dit-on, à Ménandre ; Plaute est vif dans l’action à l’image du Sicilien Epicharme ; Cécilius l’emporte sur eux par la force, Térence pour l’art. Voilà ceux qu’apprend par cœur, ceux que va voir, entassée dans le théâtre trop étroit, la puissante Rome, voilà ceux qu’elle reconnaît, qu’elle compte pour des poètes, depuis le temps où écrivait Livius jusqu’à nos jours.

Parfois la foule voit juste ; il est des cas où elle a tort. Si elle admire et vante les vieux poètes au point de ne rien leur préférer, de ne rien leur comparer, elle se trompe ; si elle pense qu’il y a chez eux des expressions trop antiques et que leur style est dur en bien des endroits, si elle avoue qu’il est souvent lâche, elle a bon goût, elle est de mon avis, la faveur de Jupiter éclaire son jugement. ([Hor.Ép.2,1,50-68]Hor. Épist. 2, 1, 50-68)

 

........................................quid autem

Caecilio Plautoque dabit Romanus adeptum

Vergilio Varioque ? ego cur, acquirere pauca 55

si possum, invideor, cum lingua Catonis et Enni

sermonem patrum ditaverit et nova rerum

nomina protulerit ? licuit semperque licebit

signatum praesente nota producere nomen. ([Hor.A.P.53-59]Hor. Ars 53-59)

 

Eh quoi ! Les Romains accorderont à Cécilius et à Plaute ce qu’ils auront refusé à Virgile et à Varius ? Pourquoi, si je puis faire quelque gain, m’en envier, à moi, le privilège, alors que la langue de Caton et celle d’Ennius ont enrichi l’idiome national et mis au jour, pour les idées, des vocables nouveaux ? Il a toujours été permis, il le sera toujours, de mettre en circulation un vocable marqué au coin du moment. ([Hor.A.P.53-59]Hor. Ars 53-9)

À ce point, il y a une autre difficulté dont l’on doit tenir compte, c’est-à-dire le genre différent, car les matériaux de référence qui concernent l’héritier viennent de la comédie et s’adaptent plutôt aux épîtres ou aux sermones d’Horace qu’aux Odes. Cette difficulté peut être résolue, à mon avis, en employant deux critères. En premier lieu, on doit penser qu’il y a vraiment dans les vers [Hor.C.4,7,17-20]17-20 une certaine intrusion des matériaux qui sont plutôt de la comédie, des épîtres et des sermones. Je suis d’accord avec ceux qui ont fait cette observation, mais il s’agit d’une intrusion, pour ainsi dire, qui est fonctionnelle à ce qu’Horace veut dire : on doit donner avec une générosité qui va bien au-delà des barrières des genres, de la tradition, des soucis d’héritage. En deuxième lieu, le Faenerator de Cécilius nous ouvre une autre piste, celle de l’épode 2[Hor.Épod.2], où l’on trouve le faenerator Alfius, qui fait l’éloge de la campagne, mais cherche à récupérer son argent pour le placer chez quelqu’un d’autre. C’est une situation qui correspond au faenerator de Cécilius pour ce qu’on peut voir des fragments restés et les épodes sont très proches du genre lyrique, au moins de la lyrique d’Archiloque qui est une bonne partie de la lyrique d’Horace lui-même[29]. Alors le Faenerator de Cécilius et le correspondant grec[30] peuvent être considérés, sinon comme des sources d’Horace, du moins comme quelque chose qui lui donnait une idée et une référence. Ceci revient à dire que, comme par ailleurs dans beaucoup d’emplois de la littérature précédente de la part d’Horace, il y avait tout un réseau de références auxquels le lecteur cultivé pensait lorsqu’il se trouvait devant ces vers, c’est-à-dire les vers 17-20[Hor.C.4,7,17-20]. Il ne s’agit pas seulement de la noblesse des auteurs avec lesquels Horace entrait en compétition, mais de la possibilité de dire plusieurs choses sans tout dire, car le lecteur avait présente à l’esprit toute une situation, comme celle du Faenerator de Cécilius. Une des préoccupations d’Horace était de dire ce qui était nécessaire et seulement ceci, comme enseignait Homère (Hor. Ars, vers 148-152[Hor.A.P.148-152])[31]. D’autre part, lorsque Horace composait cette ode pour commencer à dire que toutes les choses du monde passent et seulement la poésie reste et donne l’immortalité, comme il le fait dans les deux odes suivantes, on devait être attentif à ce thème, c’est-à-dire au thème de ce qu’on laissait après sa mort, car ceci touchait les soucis dynastiques d’Auguste. L’empereur commençait peut-être déjà à s’orienter vers C. Caesar, le fils de Julia et d’Agrippa, après la mort de Marcellus en 23. Sénèque le rhéteur (Contr. 2, 4, vers 12-13[Sen.Contr.2,4,12-13]) nous a laissé un témoignage de l’attention de la cour d’Auguste à ce thème. On devait être prudent, éviter d’incedere per ignes / subpositos cineri doloso ([Hor.C.2,1,7-8]Hor. Carm. 2, 1, 7-8). Il valait mieux que le lecteur fût renvoyé à la situation du Faenerator de Cécilius sans trop en dire pour qu’il s’imagine la chose par lui-même, sans qu’Horace la dît, bien qu’il ait voulu toutefois mentionner l’héritage de poésie qu’il laissait et qui était son véritable patrimoine.

Mais il y a un autre élément qu’on ne doit pas négliger. La relation avec quelque chose d’imparfait, comme ici les éléments tirés de la comédie, pouvait faire partie de la perfection d’une œuvre. On devait être généreux, on devait donner sans se soucier de l’héritier et des biens de la famille, on pouvait laisser de côté les règles, bien autrement que ne le faisait le frère aîné de la comédie, lié d’une façon « adamantine » à la défense du patrimoine. Le poète pouvait ou aussi bien devait aller au-delà du genre. Une perfection véritable prévoit aussi des moments d’imperfection fonctionnels à la perfection elle-même[32].



[1] « Orazio e la Morale Modana Europea », in Orazio. Tutte le Opere, Florence, Sansoni, 1968, p. 77.

[2] Das Spätwerk des Horaz, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1963, p. 151-158.

[3] Sappho und Simonides, p. 321.

[4] Op. cit., p. 152.

[5] Horace, Oxford, Oxford University Press, 1957, p. 421.

[6] The Structure of Horace’s Odes, Londres, Oxford University Press, 2e éd., 1962, p. 111.

[7] « Patterns in Horacian Lyric », American Journal of Philology, 81, 1960, p. 383.

[8] Op. cit., p. 153, note 15.

[9] Ibid., p. 153.

[10] Voir R. Mayer, Horace, Epistles, Cambridge, Cambridge University Press, 1994, t. I, p. 136.

[11] C. Becker, op. cit., 1963, p. 154.

[12] Ibid., p. 191.

[13] W. D. Lebek, « Horaz und die Philosophie : die Oden », in H. Temporini, W. Haase (éd.), Austieg und Niedergang des Römischen Welt, Berlin-New-York, W. de Gruyter, 1981, II, p. 2085 et suiv.

[14] Q. Horatius Flaccus, Oden und Epoden, Berlin, Weidmann, 1958, p. 425 et suiv.

[15] C. J. Castner, Prosopography of Roman Epicureans from the Second Century B.C. to the Second Century A.D., Francfort-sur-le-Main-Berne-New York-Paris, Peter Lang, 1988, p. 91-95.

[16] « Hor. Carm. 4, 7, 19-20[Hor.Carm.4,7,19-20] : animo / quaedederis amico », in M. Cannata Fera, S. Grandolini (éd.), Poesia e Religione in Grecia : Studi in onore di G. Aurelio Privitera, p. 514.

[17] « Orazio, Carm. 4, 7 », p. 18.

[18] Dans le ψυχῆι [...] χαριζόμενος de Simonide, on pourrait voir l’antécédent de l’expression amico [...] animo d’Horace. C’est un autre point contre l’idée de C. Becker de casser ces vers.

[19]Voir R. G. M. Nisbet et M. Hubbard, A Commentary on Horace : Odes, Oxford, Clarendon Press, 1978, t. II, p. 237-239.

[20] Ibid., p. 295.

[21] Voir note 19.

[22] Voir note 20.

[23] C. O. Brink, Horace on Poetry, Epistlers. The Letters to Augustus and Florus, Cambridge, Cambridge University Press, 1982, t. II, p. 380: « The lack of absolute perpetuity is what the poets lamented, or is indeed the principle from which the philosophers sought to draw moral conclusions […]. H[orace] deploys it as a motif in both the Odes and the hexameter poems. But the note of transience is at home especially in the lyrics. So is the motif of the heir succeeding to his predecessor’s property. » Tout le passage de[Hor.Ep.2,2,158-194] Hor. Épist. 2, 2, vers 158-194 concerne ce sujet, on y trouve la référence à l’héritier et l’exemple des deux frères (cur alter fratrum cessare et ludere et ungui / praeferat Herodis palmetis pinguibus, alter / dives et importunus ad umbram lucis ab ortu / silvestrem flammis et ferro mitiget agrum, / scit Genius vers[Hor.Ep.2,2,183-187] 183-187), tiré de la comédie, sûrement des Adelphes de Ménandre (Adelphoe 2) et de Térence et, peut-être aussi, du Faenerator de Cécilius.

[24] 1986, p. 782.

[25] Voir à cet égard A. Di Benedetto, « Echi terenziani in Orazio », Rendiconti dell’ Accademia di Archeologia, Lettere e Belle Arti di Napoli, numéro spécial 37, 1962, p. 35-57 ; G.Calboli, « Orazio e Terenzio », 1993 ; idem, « Zur Pindarode : Horaz und Terenz », Philologus, 141, 1997, p.  100-110.

[26] Voir les textes, la traduction italienne et le commentaire par T. Guardì : Cecilio Stazio, I Frammenti, p. 69-71, 155-158.

[27] « How to read an illegible papyrus. Towards an edition of PHerc. 78, Caecilius Statius, Obolostates sive Faenerator », Cronache Ercolanesi, 26, 1996, p. 5-14.

[28] « To be read in connection with comedy text, Caecilius Statius. Their moneylender (PHerc. 78) » (à paraître).

[29] Sur les questions de l’épode 2, la figure de l’usurier et l’éloge de la campagne par quelqu’un qui est intéressé plutôt par l’argent que par devenir un campagnard et le rapport avec Virgile ([Verg.G.2,458-542]Géorgiques 2, vers 458-542) ; voir L. C. Watson, A Commentary on Horace’s Epodes, Oxford, Oxford University Press, 2003, p. 75-87. À mon avis le Faenerator de Cécilius est important aussi pour mieux comprendre l’épode d’Horace, bien plus que le rapport avec la rhétorique de l’εγκώμιον γεωργίαϛ (Cairns) et d’autres références hypothétiques.

[30] Voir à cet égard T. Guardì et C. Stazio, I Frammenti, Palerme, Palumbo, 1974, p. 155.

[31] Dans la discussion de ce texte, qui a eu lieu à l’École normale supérieure de Lyon, Sylvie Franchet d’Espèrey, qui présidait la séance, a fait une observation très importante : dans le temps où cette ode a été composée, Horace devait être attentif à ne rien dire qui allât contre les questions dynastiques de la maison d’Auguste. Je suis tout à fait d’accord. C’était une matière difficile et dangereuse : il valait beaucoup mieux faire des allusions indirectes à quelque texte ancien (comme le Faenerator de Cécilius) que de se lancer dans des déclarations personnelles et incedere per ignes / subpositos cineri doloso comme Horace nous dit que faisait Pollion ([Hor.C.2,1,7-8]Hor. Carm. 2, 1, vers 7-8) dans une matière dans laquelle Auguste et son entourage étaient très sensibles ([Sén.Contr.2,4,12-13]Sén. Contr. 2, 4, vers 12-13).

[32] Je remercie ici le professeur Knud Kleve et mon élève, étudiant en doctorat de recherche en philologie grecque et latine, le docteur Giulia Carosi, qui étudie le Faenerator ou Obolostates de Cécilius. La capacité d’Horace de s’adapter au contexte est bien prouvée par le vers 467 de l’Art Poétique[Hor.A.P.467]. Ici, pour prouver la folie du poète fou comme Empédocle, il a fait le seul hexamètre spondaïque de sa production : Sit ius liceatque perire poetis ; / invitum qui servat, idem facit occidenti. Selon une doctrine stoïcienne (voir F. Sommer, « Lucilius als Grammatiker », Hermes, 44, 1909, p. 70-77 ; G. Calboli, « Le changement de la langue et les ornements du discours », in M. S. Celentano, P. Chiron et M.-P. Noël, Skhème/Figura. Formes et figures chez les Anciens, Paris, Éditions rue d’Ulm, p. 183 et suiv.) dans ce passage d’Horace τὸ μέτρον συνέπαθεν τῷ σημαινομένῳ.